Affaire Mortara

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Edgardo Mortara (à droite) avec sa mère

L'affaire Mortara est nommée d'après Edgardo Mortara (Bologne, Bressoux, près de Liège, ), un garçon juif de 6 ans, vivant à Bologne, ville des États Pontificaux en Italie et qui, après avoir été ondoyé par sa nourrice, fut enlevé par les autorités papales en 1858 pour être élevé au sein de la religion catholique.

Cette affaire devint un scandale international et le catalyseur de profonds changements politiques. Son souvenir influe toujours sur les relations entre l'Église catholique et les organisations juives.

Les faitsmodifier | modifier le code

Le à la nuit tombante, la police pontificale, accompagnée de représentants des forces de l'ordre de Bologne qui faisait alors partie des États de l'Église, fait irruption au domicile de la famille juive de Salomon et Marina Mortara. Ils réveillent les huit garçons et s'emparent d'Edgardo, six ans et dix mois, en annonçant aux parents que l'enfant a été ondoyé secrètement par leur ancienne employée, Anna Morisi, lors d'une maladie. La servante était alors mineure puisqu'elle avait 14 ans. Elle ne « révèle » ce « baptême » que six ans plus tard1.

L'enfant ne peut donc rester dans une famille juive, car en grandissant il serait très probablement devenu israélite. Or, ayant été au préalable baptisé, il aurait donc été apostat, et donc excommunié2 et promis de façon certaine à l'Enfer, du point de vue catholique[réf. nécessaire].

Afin de « sauver son âme », l'Église avait alors le devoir moral d'empêcher cette apostasie. L'enlèvement a été orchestré par l'Inquisiteur Pier Gaetano Feletti (de), père dominicain, sur ordre de Rome, c'est-à-dire du pape Pie IX.

Le petit Mortara est conduit immédiatement à Rome. Au cours du voyage, il est renommé Pio, c'est-à-dire Pie, du nom du souverain pontife3. Du fait de sa maladie, le jeune garçon avait seulement été ondoyé : l'ondoiement est en effet un baptême réservé en cas de danger de mort imminent ; dans ce cas, tout laïc (même non chrétien) a le pouvoir de l'administrer : il se réduit à l'effusion d'eau accompagnée de la formule sacramentelle "Je te baptise au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit". Canoniquement licite et valide, l'ondoiement doit être, si possible, complété ultérieurement si le baptisé survit4.

Répercussionsmodifier | modifier le code

L'affaire fit grand bruit tant en Italie qu'à l'étranger. Dans le Royaume de Sardaigne, qui était alors un État indépendant mais se voulait le centre de l'unification nationale, le gouvernement comme la presse firent état de l'incident pour renforcer leurs revendications visant à libérer les terres italienne de l'influence temporelle des États pontificaux.

Les protestations reçurent l'appui d'organisations juives et de personnalités politiques et intellectuelles britanniques, américaines, allemandes et françaises ; à Paris surtout cet épisode, ainsi que d'autres actes d'antisémitisme commis par l'Église et des personnalités du monde catholique, fut le point de départ de la naissance de l'Alliance israélite universelle5. Mais même chez les catholiques les critiques ne manquèrent pas. L'abbé Delacouture, professeur de théologie, publia dans Le Journal des Débats du 15 octobre 1858, une analyse indignée de l'affaire, où il déplorait que l'enlèvement du petit Mortara se fût faite au mépris des lois de la religion comme de celles de la nature.

Il ne se passa pas longtemps pour que les gouvernements de ces pays s'unissent au chœur de ceux qui réclamaient qu'on rendît Edgardo à ses parents. Napoléon III protesta lui aussi, en dépit du fait que c'étaient ses garnisons qui permettaient au pape de maintenir le statu quo en Italie6. Pie IX resta sourd à de tels appels, et principalement à ceux qui venaient des protestants, des athées et des juifs. Quand une délégation de notables juifs rencontra Edgardo en 1859, celui-ci déclara: « Je ne m'intéresse à rien de ce qu'en pense le monde ». Par ailleurs il écrivit dans ses mémoires : « Lorsque j'ai été adopté par Pie IX, tout le monde criait que j'étais une victime, un martyr des jésuites. Mais, en dépit de tout cela, je remercie la Providence qui m'avait ramené à la vraie famille de Jésus-Christ, je vivais heureusement à Saint-Pierre-aux-Liens, et l'Église manifestait ses droits sur mon humble personne, en dépit de l'empereur Napoléon III, de Cavour et des autres grands personnages de la terre. Que reste-t-il de tout cela? Seulement l'héroïque non possumus du grand Pape de l'Immaculée Conception »6. Le pape fit participer Edgardo à une autre rencontre pour montrer que le garçon était heureux sous sa protection. En 1865 il déclara : « J'avais le droit et l'obligation de faire pour ce garçon ce que j'ai fait, et si c'était à refaire, je le referais. »

Ceux qui soutenaient que le pontife avait agi correctement faisaient remarquer que les parents, contrevenant à une loi précise de l'État pontifical, avait engagé une domestique chrétienne, Anna Morisi, qui, voyant le petit sur le point de mourir, l'avait baptisé en cachette. Ce n'est que quelques années plus tard qu'une une série de circonstances l'amena à révéler le fait. L'Église interdisait le baptême des enfants de familles non catholiques, mais elle ajoutait, et ajoute encore aujourd'hui, qu'en danger de mort le sacrement pouvait être administré, même contre la volonté des parents. L'affaire Mortara s'embrouilla dans ces controverses doctrinales et finalement le pape prononça son non possumus (Nous ne pouvons pas). Puisque le baptême était religieusement valable, d'un point de vue catholique, il était du devoir du pape d'assurer à l'enfant une éducation chrétienne, sans tenir compte du fait que l'enfant n'était pas conscient quand il avait reçu le baptême, ni du désir et de la religion de sa famille d'origine. Dans cette optique, le pape ne pouvait agir autrement et il se comporta en conséquence, cherchant d'abord un compromis avec les Mortara : il essaya de les convaincre de faire entrer le garçon dans un collège de Bologne : ainsi il aurait été en contact avec sa famille et à 17 ans il aurait décidé librement de son avenir. Évidemment il ne parvint pas à un accord avec les parents et au cours de l'été 1858, l'enfant fut conduit à Rome6.

Impact internationalmodifier | modifier le code

À cette époque, les Juifs de Bologne connaissent de nombreuses restrictions :

  • ils n'ont pas de synagogue,
  • ils vivent en de petits ghettos,
  • il leur est interdit d'avoir des employés chrétiens.

La tragédie de la famille Mortara devient bientôt une « affaire » internationale, mais ne parvint jamais devant un tribunal impartial. Les Mortara accumulent les preuves de vices de forme et de machination, font d'innombrables tentatives pour rejoindre et récupérer leur fils, reçoivent des appuis de nombreux pays d'Europe :

  • des princes et des souverains catholiques, le comte Cavour, Napoléon III, François-Joseph d'Autriche écrivent personnellement au pape, lui recommandant de ne pas défier l'Europe ;
  • Guillaume Ier, roi de Prusse, regrette auprès d'une association juive de ne pouvoir intervenir de crainte qu'une intercession protestante soit mal interprétée ;
  • la congrégation juive de Sardaigne invoque l'aide de divers gouvernements ;
  • de nombreux rabbins allemands conduits par Ludwig Philippson envoient une pétition au pape ;
  • les Juifs anglais tiennent des meetings, et Sir Moses Montefiore porte à Rome leur pétition au pape pour la libération de l'enfant ;
  • l'Alliance protestante ;
  • la Société de la Réforme écossaise ;
  • l'Alliance chrétienne universelle.

Rien ne vient infléchir la décision de Rome qui, au contraire, multiplie les obstacles et les fins de non recevoir.

La création de l'Alliance israélite universelle, en 1860, sera en partie liée à l'affaire Mortara. L'AIU participera également aux tentatives pour faire rendre le jeune Mortara à sa famille.

En 1867, à seize ans, Pio Mortara entre au séminaire en vue de devenir prêtre, malgré la promesse du cardinal Antonelli à Sir Moses Montefiore de laisser la liberté de choix au jeune homme à ses dix-sept ans. En 1870, il prêche au Ier concile œcuménique du Vatican. Il est envoyé comme missionnaire dans de nombreuses villes d'Allemagne : Mayence, Breslau ; il prêche aussi à New York. Son père meurt en 1871, après avoir été la cible du parti clérical, et faussement accusé d'avoir jeté une servante par la fenêtre ; après quelques mois de prison, il sera disculpé. En 1878, enfin, sa mère le rencontre à Paris et il tente de la convertir au catholicisme... celle-ci meurt en Suisse en 1895, et Pio assiste aux funérailles. Lui-même décède à l'abbaye du Bouhay, à Bressoux, près de Liège, le 11 mars 19407 .

Précédents et autres casmodifier | modifier le code

Les enlèvements d'enfants non-chrétiens trouvent leur source dans les décisions du quatrième concile de Tolède (633), dont le corpus de droit canon reconnaissait à l'Église le droit « d'arracher à des familles non chrétiennes des enfants oblats, offerts à l'Église en état d'inconscience invitis parentibus, c'est-à-dire sans l'accord explicite des parents ; il suffisait qu'un chrétien affirmât les avoir baptisés8 ».

Cela a entraîné à travers les siècles de nombreux rapts d'enfants juifs ou de familles « infidèles ». En 1825, Léon XII (1823-1829)[réf. nécessaire] confirme l'édit sur les Juifs. Au XIXe siècle, une série d'enlèvements se produisent :

  • 1814 : Saporina de Angeli, à Reggio de Calabre, baptisée par une servante alors que l'enfant était malade9
  • 1824 : Davide di Anselmo Tedeschi à Gênes
  • 1826 : le petit Diena à Modène
  • 1840 : l'Affaire Montel (affaire franco-romaine)
  • 1844 : Pamela Maroni à Reggio de Calabre, baptisée par une servante catholique, enlevée et élevée dans la foi catholique jusqu'à l'âge adulte10
  • et encore d'autres à Lugo et à Ancône.

L'affaire Mortara n'est donc pas la première du genre. L'émotion internationale soulevée montre cependant que l'évolution des sociétés européennes rendait ces comportements anciens de plus en plus inacceptables. De fait, la pratique des enlèvements d'enfants non-chrétiens devient de plus en plus rare, même si l'affaire Finaly (en France), à la fin de la Seconde Guerre mondiale, montre qu'elle restera longtemps considérée comme acceptable par une partie du clergé et de l'opinion catholique.

Si la position du pape fut critiquée, elle eut aussi ses soutiens. Le journaliste Louis Veuillot justifia ainsi avec violence, dans le journal catholique L'Univers, l'attitude du Vatican. Il accusera les journaux qui défendent l'opinion contraire à la sienne d'être à la solde des Juifs et les désignera comme étant la « presse juive ». Ces articles constituent une des premières manifestations de l'antisémitisme moderne.

L'affaire Mortara s'est trouvée remise sous les feux de l'actualité lors de la béatification du pape Pie IX en 2000.

Articles connexesmodifier | modifier le code

Notes et référencesmodifier | modifier le code

  1. Gérard da Silva 2008.
  2. Code de Droit CanoniqueL'apostat de la foi, l'hérétique ou le schismatique encourent une excommunication latae sententiae
  3. Dans un texte d'Antonelli, secrétaire d'État du pape, Edgardo est décrit comme « fils du père suprême des croyants », Pie IX, car, ainsi qu'Edgardo l'a exprimé lui-même : « Je suis baptisé - Mon père est le pape », cité par Gérard da Silva, L'Affaire Mortara et l'antisémitisme chrétien, p. 29
  4. L’OndoiementLe curé suppléait à ce qui avait été omis précédemment : l’enfant était nommé, recevait l’onction du Saint Chrême, le sel, le cierge symbole de la lumière et les parrain et marraine prononçaient la profession de foi pour lui. Ils s’engageaient ainsi à aider les parents ou en cas de décès de ceux-ci à veiller à son enseignement chrétien.
  5. David Gabrielli. Edgardo Mortara rapito con la benedizione di Pio IX
  6. a, b et c Messori, op. cit.
  7. Georges J. Weill, L'affaire Mortara et l'anticléricalisme en Europe à l'époque du Risorgimento, in Aspects de l'anticléricalisme du Moyen Âge à nos jours, éd. ULB, 1988, p. 130, article en ligne sur la digithèque de l'ULB
  8. Riccardo Calimani, L'Errance juive, Denoël, 1996 ; les pages 333-342 (disponibles sur le site debriefing.org) concernent l'affaire Mortara.
  9. David I. Kertzer, The kidnapping of Edgardo Mortara, New York, Alfred Knopf,‎ 1997 (ISBN 0-679-76817-3)
  10. Gérard da Silva, L'Affaire Mortara et l'antisémitisme chrétien, p. 13

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