Jacques Pierre Brissot

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Brissot de Warville

Description de cette image, également commentée ci-après

Jacques Pierre Brissot
(peinture anonyme, musée Carnavalet, Paris).

Naissance
Chartres
Décès (à 39 ans)
Paris
Nationalité Drapeau de la France France

Jacques Pierre Brissot, également dit Brissot de Warville, né à Chartres le et guillotiné à Paris le , est un conventionnel, régicide et écrivain politique français, présenté comme le chef de file des Girondins pendant la Révolution française.

Son rôle dans le déclenchement de la guerre contre l'Autriche et le débat politique qui en découla avec Robespierre eut des conséquences très importantes sur la lutte entre Girondins et Montagnards.

Son journal, Le Patriote français, avait une grande audience et était l'organe du « parti brissotin ».

Biographiemodifier | modifier le code

Famillemodifier | modifier le code

Jacques Pierre Brissot était le treizième des seize enfants et le quatrième des sept enfants survivants de Guillaume Brissot (mort en 1779) et de Marie-Louise LegrandA 1. Ceux-ci s'étaient mariés en 1740A 2. Son père exerçait le métier de « maître-traiteur et cuisinier » et avait pris la suite de son propre père Jacques Brissot, époux de Geneviève Vabois, qui est qualifié dans les actes notariaux de « maître-cuisinier »A 3. La famille résidait à Chartres, dans une maison sise au 16 rue de la Grande-Boucherie, dans la paroisse de Saint-Saturnin, aujourd'hui la rue du CygneA 3.

Après deux filles aînées qui restèrent célibataires, Jeanne et Marie-Louise, Simon-Antoine, né en 1752, fut comme le dit plus tard son frère « jeté dans l'état ecclésiastique » et exerça son sacerdoce à Chartres et à RambouilletA 1. Quant à la troisième soeur, Marie-Louise-Adélaïde, née la même année que Jacques-Pierre, le 25 décembre 1754, elle mena la vie paisible d'épouse d'un épicier de la ville, Jacques BonnetA 1Note 1. L'avant-dernier des enfants Brissot, Pierre-Louis, après une vie obscure à Chartres, où il était « praticien », devait profiter de la fortune politique de son frère en obtenant en 1792 la nomination flatteuse et rémunératrice de payeur-général d'Eure-et-LoirA 1. La dernière, Marguerite-Augustine, née en 1761, mourut sans alliance en 1783A 1.

Jeunesse et formationmodifier | modifier le code

La jeunesse de Jacques Pierre Brissot se déroula à Chartres, capitale de la Beauce qui comptait alors 3 000 feuxNote 2, alors que le règne de Louis XV se terminaitA 4. Il fut d'abord mis en nourrice dans une famille campagnarde, où il fut médiocrement soigné. De constitution déjà faible, sa santé se dégrada et sa mère préféra s'en occuper elle-mêmeA 1. Dans ses Mémoires, Brissot a peint son sort pendant les premières années de son existence : « J'ai été élevé cruellement », dira-t-il communémentA 5. Plus tard, évoquant son enfance, il dira qu'il n'avait jamais connu la tendresse d'un père, et les années n'améliorèrent pas la situation. Sa mère, douce et avisée, faisait tout pour essayer de tempérer la rudesse de cette éducationA 5.

Heureusement Mme Brissot l'emporta sur la question primordiale de l'instruction des enfants, sans doute grâce au soutien de plusieurs prêtres, parents et amis de la famille. Guillaume Brissot ne voulait pas que ces fils aillent au collège alors que lui ne savait que lire et écrire ; il pensait qu'ils le « mépriseraient »A 6. Mais Marie-Louise sut lui faire entendre raison et à l'âge de sept ans, en 1761, après avoir été dans une petite école créée par les filles d'un tourneur, Jacques-Pierre sortit de l'école et fut confié avec son frère aîné à son oncle Pierre Brissot, qui était curé d'Écublé. Il y découvrit les charmes de la campagne et un goût prononcé pour la vie rurale qu'il garda toute sa vieA 6.

La deuxième phase de l'éducation bien comprise arriva, à savoir les études latines et Brissot fut placé chez un maître de pension à Chartres. Il évoque avec horreur les longues journées d'études à devoir apprendre, copier et réciter déclinaisons et conjugaisons, tâche particulièrement ardue pour des garçonnets de sept à huit ansA 6. Mais malgré cela, il allait pouvoir enfin entrer au collège.

C'est en 1762, à huit ans, qu'il y entre et s'y distingue en remportant les plus grands succèsNote 3. Il lisait jour et nuit pour mieux apprendre. Il reconnut aussi tout ce qu'il devait à l'abbé Comusle, qui lui avait donné accès à sa bibliothèque et le dirigeait dans ses études latinesA 6. Au départ, il avait été mis en demi-pension chez le principal du collège, François Berthinot, un homme dur qui corrigeait sévèrement les élèves pour des fautes bénignes. Jacques-Pierre ressentit le fouet avec indignation et un sentiment d'injustice. Il dût s'en plaindre à sa mère qui le retira des mains de ce « despote barbare »A 7. Il collectionna les prix pendant les sept années que dura ses études, fit l'admiration de ses professeurs et de ses condisciples. Toutefois, il regrettera l'éducation provinciale qui fit de lui une « machine à plagiat », victime d'une formation livresque sans véritable maîtreA 7.

C'est à cette époque que le neveu et frère de prêtre, élevé par des parents très dévots, perdit la foi de son enfance. Nicolas-François Guillard, futur poète et un de ses condisciples aimait à se moquer de lui pour sa piété fervente. Durant sa rhétorique, la fréquentation d’un de ce camarade jeta dans son âme des semences de doute, que firent germer des lectures. Il devint peu à peu, au grand désespoir de sa famille qui voulait le voir porter le « petit collet », un adepte de Voltaire, de Diderot et, surtout, de Rousseau. La Profession de foi du vicaire savoyard lui parut être un nouvel évangileA 7.

L'histoire de Charles Ier d'Angleterre et de Cromwell l'avait singulièrement frappé, l'avait conduit à certaines réflexions et surtout à la haine du despotisme. « J'ai détesté les rois de bonne heureA 7. » Comme il avait le même âge que Louis XVI, il se demandait dans ses rêves d'enfant pourquoi ce dernier était sur le trône tandis que lui était le fils d'un traiteurA 8.

Il fit ensuite une année de philosophie sous l'égide de l'abbé Thierry de 1768 à 1769, puis il quitta le collège de prêtres séculiers où il avait remporté les succès les plus flatteurs. Il y avait aussi trouvé des amis, Pierre-Charles Blot, qui fut un des animateurs de la Révolution à Lyon, Gaillard, Bridel, Vaugeois, Bouvet, Bouteroue, Sergent, l’abbé Chasles et surtout Jérôme Pétion, qui était le fils d'un procureur au présidial de Chartres et qui fut plus tard maire de ParisA 8.

Le barreaumodifier | modifier le code

Lorsqu’il lui fallut adopter une profession, il ne lui restait que le barreau puisque sans quartiers de noblesse, sans véritable fortune, bien des voies étaient fermées à la moyenne bourgeoisie de l'époque1. Sa sœur lui avait bien proposé d'embrasser la carrière ecclésiastique, mais il n'en était pas question pour cet émule de Rousseau. Il avait perdu la foi et ne voulait pas être « sciemment un charlatan »A 9.

Comme il fallait « traverser le labyrinthe de la chicane », il entra chez un procureur renommé de Chartres, Louis-Henri Horeau, où il se lia d'amitié avec son fils Michel-Claude qui lui ouvrit sa bibliothèque et qui se passionnait pour les sciences. Brissot se lança dans l'étude de la physique de l'italien et de l'anglais, attiré depuis longtemps par l'histoire constitutionnelle de ce pays qui avait rompu depuis longtemps avec l'absolutisme royalA 9. Il se distrayait donc des fastidieuses minutes de la chicane en se précipitant dans les études les plus variées, avec un acharnement passionné, une voracité incomparable. Sa véritable vocation paraît avoir été pour l’érudition, en particulier pour la linguistique. Il écrivit alors sa première brochure, Rome démasquée ou Observations sur le droit canonique, qui devait être imprimé par la suite. Aussi, malgré tout, songea-t-il un moment, sans cesser d’être incrédule, à se faire bénédictin. Il en fut détourné par son ami le moine philosophe dom Mulet2.

C'est alors, en 1774, qu'il décida d'allonger et « d'angliciser » son nom. Il devin Brissot de Warville, du nom du village de la Beauce à quatre lieues de Chartres, où il avait été mis en nourrice. C'était un usage de son pays, d'ailleurs son frère s'appelait Brissot de Thivars, localité à huit kilomètres de ChartresA 10.

Départ pour Parismodifier | modifier le code

Au bout de ce séjour de quatre années dans l'étude du procureur Horeau de Chartres, Brissot estima qu'il fallait maintenant qu'il exerçât ses talents dans un horizon moins restreint et il saisit l'occasion d'aller à Paris, continuer sa carrière juridique en y devenant le premier clerc du procureur au Parlement Nolleau. Après six mois de travail non rémunéré, 400 francs d'appointements lui permirent d'envisager sa nouvelle vie avec confiance. Il arriva à la capitale du royaume de France le 20 mai 1774. Quelques jours auparavant, Louis XVI, âgé comme lui de 20 ans, était monté sur le trôneA 11. Nolleau était un homme cultivé, féru de philosophie et de littérature et selon les Mémoires de Brissot, il accueillait en même temps le jeune Robespierre3. En rupture avec sa riche famille, il vit d’expédients littéraires, il vend sa plume et son talent, débordant de projets, multipliant les écrits.

L’étude du droit avait peu d’attraits pour lui : dévoré du besoin de se livrer à quelques travaux utiles, ce polygraphe par nature et par besoin conçut le plan de sa Théorie des lois criminelles (1780, 2 vol.), qui le fait connaître, et dont il adressa la préface à Voltaire4. Voltaire, au milieu de ses derniers triomphes, ne dédaigna pas de le remercier de cet envoi par une lettre encourageante et flatteuseNote 4. D’Alembert, auquel le jeune écrivain s’était présenté, avait été moins bienveillant ; et Brissot, blessé de cet accueil froid, et touché de celui qu’il reçut de Linguet, se voua tout entier au fameux auteur des Annales. Linguet lui donna d’excellents conseils, et le chargea de quelques articles pour le Mercure ; mais une intrigue lui fit enlever ce journal ; et Brissot, qui s’obstinait à suivre une carrière dans laquelle son père ne voulait point le voir entrer, fut obligé, en 1778-1779, d’aller rédiger le Courrier de l'Europe de Samuel Swinton, qui soutient les insurgés américains, feuille anglaise dont on publiait une traduction à Boulogne-sur-Mer, où il rencontre Charles Théveneau de Morande, avec lequel il entretient de très mauvais rapports.

Brissot, qui avait cru y trouver une tribune indépendante, se vit bientôt imposer un censeur, qui réduisit son travail à la plate traduction du journal de Londres ; il l’abandonna. De retour à Paris, il s’y livra à l’étude des sciences physiques. En même temps qu’il s’occupait de chimie avec Fourcroy et Marat, il se fit recevoir avocat à ReimsNote 5, remporta deux prix à l’Académie de Châlons, prépara son Traité de la vérité, publia sa Théorie et sa Bibliothèque des lois criminelles, collection remarquable commencée à Paris, finie à Londres, imprimée à Neufchâtel, et au sujet de laquelle Servan lui écrivit : « Vous avez réalisé l’un de mes vœux les plus anciens, là réunion de tous les ouvrages qui ont traité des lois criminelles. Crions, monsieur, crions, tout un siècle ! Peut-être à la fin un roi dira : Je crois qu’ils me parlent ; peut-être il réformera. » Brissot disait, à ce sujet, que Servan avait raison, excepté sur un point : « C’est le peuple qui a entendu, et qui a réformé. » Si les premiers ouvrages de Brissot lui avaient valu l’amitié de quelques-uns des jurisconsultes et des littérateurs les plus célèbres, seuls ses libraires avaient profité du fruit de ses veilles. Sans fortune, il avait besoin de s’en créer une par ses travaux. Nourri des doctrines de Jean-Jacques Rousseau, il se met à écrire des pamphlets sur l’Inégalité sociale et une Bibliothèque philosophique du législateur… (1782-1786, 10 vol.).

L'expérience londoniennemodifier | modifier le code

Tout en participant à Paris aux grandes spéculations boursières sous Louis XVI, il imagina d’aller établir à Londres une espèce de lycée ou muséum, qui devait servir de point de réunion à tous les savants de l’Europe, un foyer d’où se répandraient toutes les connaissances renfermées dans chaque nation, et souvent inconnues chez les autres. Ce projet séduisit une foule de personnes, et d’Alembert chercha à y intéresser ses amis. Après un voyage en Suisse, nécessité par la publication de ses ouvrages et le désir de se donner des correspondants, Brissot partit pour l’Angleterre ; mais il fut abandonné de tous ceux dont il attendait l’appui, et, après y avoir publié le Journal du Lycée de Londres, qui renferme des notices pleines d’intérêt sur la littérature anglaise, il se vit emprisonné à Londres pour dettes, à la suite de démêlés avec Swinton et forcé d’abandonner son établissement commencé. Quelques jours après son retour en France, en 1784, il fut arrêté, et enfermé à la Bastille. On l’avait dénoncé comme l’auteur des Passe-temps d’Antoinette, un pamphlet contre la reine Marie Antoinette, écrit en réalité par le marquis de Pellepore. S’il semble établi, après les travaux de Simon Burrows, que Brissot n’est pas l’auteur de ce libelle contre la reine, le pamphlet du Diable dans un bénitier semble avoir bénéficié de sa collaboration. Il fallut quatre mois, et les sollicitations puissantes de Félicité de Genlis et du duc d’Orléans, pour faire reconnaître son innocence.

Quatre ans après, le 14 juillet au soir, ce fut dans ses mains que les vainqueurs de la Bastille déposèrent les clefs du château à la chute duquel il venait d’assister. Échappé de la Bastille, Brissot alla demeurer chez Clavières, avec lequel il s’était lié pendant son voyage en Suisse ; et ils composèrent ensemble plusieurs ouvrages sur les finances, qui parurent sous le nom de Mirabeau. Mirabeau vivait alors dans leur intimité, et se préparait, comme eux, aux grands combats de la Révolution. À cette époque le marquis Ducrest, frère de Félicité de Genlis, fut mis à le tête de la fortune du duc d’Orléans : il songea à s’entourer d’hommes instruits et de publicistes, dont les conseils et les écrits pussent servir ses projets de réforme, et la pierre qu’il voulait faire aux ministres. Brissot, dont la femme était lectrice de Mlle Adélaïde, se laissa séduire par les projets de Ducrest, et accepta près de lui une place à la chancellerie du Palais-Royal. Là il s’aperçut combien il pouvait compter sur les principes et le caractère d’hommes qu’il voyait conspirer au milieu des orgies du palais, et parler de réformes et de liberté dans les boudoirs, avec des filles. À la suite d’un complot qui éclate au Parlement, et qui avait été concerté par la chancellerie d’Orléans, le prince fut exilé, et une lettre de cachet fut lancée contre Brissot. Prévenu à temps, il se réfugia à Londres.

Pendant ce nouveau séjour en Angleterre, Brissot avait été présenté à la Société de l’abolition de la traite des Noirs. À son retour à Paris, il résolut d’établir une société semblable ; elle fut appelée Société des amis des Noirs, et commença ses travaux au mois de février 1788. Parmi les membres signataires du procès-verbal de la première séance, on remarque Clavières et Mirabeau. Il faut les considérer, avec Brissot, comme les fondateurs de cette société, qui exerça une si grande influence sur le sort des colonies ; la Fayette, Bergasse, la Rochefoucauld, Lacépède, Volney, Tracy, Lavoisier, Pastoret, Pétion, Sieyes, et plus tard l’abbé Grégoire, furent au nombre de ses membres les plus actifs et les plus dévoués. À cette époque il est aussi, tout comme Nicolas Bergasse ou le Marquis de Lafayette, un partisan du magnétisme animal du médecin allemand Franz Anton Mesmer. Il rejettera plus tard le magnétisme animal comme pratique contre-révolutionnaire.

Il devient secrétaire de Louis-Philippe d’Orléans et se charge, en 1788, d’aller, au nom de la Société des amis des Noirs, étudier aux États-Unis les moyens d’émanciper les populations que l’on voulait rendre libres et dignes de la liberté. Accompagné par le financier genevois Étienne Clavière, il y passe quatre mois avant de se rendre ensuite aux Pays-Bas autrichiens où il assiste à la Révolution brabançonne.

La Révolution françaisemodifier | modifier le code

Jacques Pierre Brissot (gravure du XIXe siècle).

À son retour des Pays-Bas autrichiens, Brissot « se jeta [dans la Révolution] avec l'impétuosité d'un homme qui avait concouru à la préparer par ses écrits », selon les Mémoires de Madame Roland5. Lors de la réunion des États généraux de 1789, il publia une foule d’écrits, qui fixèrent, dès lors, l’attention sur lui. Quelque temps avant la prise de la Bastille, il créa un journal républicain, le Patriote français, qui connut un grand succès.

Il ne lui avait manqué que quelques voix pour être député suppléant aux états généraux avec ses amis Siéyès et Pétion. Il est membre de la première municipalité de Paris et du comité des recherches de la ville de Paris ; et, quoique étranger à l’Assemblée nationale, on l’appelle, comme publiciste, dans le sein de son comité de constitution. Malgré la vive opposition de la cour et du parti modéré, Brissot est porté à l’Assemblée nationale par les électeurs de Paris. En février 1788 il est parmi les fondateurs de la Société des amis des Noirs qui milite alors pour l'égalité des Hommes de couleur libres avec les blancs, l’abolition immédiate de la traite des Noirs et la suppression progressive de l’esclavage colonial. En novembre 1790 il dénonce les premières équivoques de Barnave dans une lettre ouverte qui, membre du comité des colonies, agissait discrètement contrairement à ses engagements pour le maintien de la domination blanche à Saint-Domingue. Cette dénonciation se popularise dans les clubs révolutionnaires au printemps 1791 après l'annonce à Paris de l'assassinat du mulâtre Ogé. Après la fuite de Louis XVI en juin 1791, il rédige au champ de Mars la pétition pour la déchéance du roi () et demande la proclamation de la République, en s’opposant à sa vieille connaissance, le royaliste Théveneau de Morande, dont il devient définitivement l’ennemi.

Élu à l’Assemblée législative le , après onze ballottagesA 12, il se montre comme l’un des plus acharnés à défendre la déclaration de guerre aux puissances de l’Europe6. Il s’oppose là-dessus à Maximilien de Robespierre et à plusieurs futurs montagnards ou sans-culottes tels que Danton, Marat, Billaud-Varennes, Camille Desmoulins, Anthoine, Hébert, convaincus du danger pour la Révolution de lui ôter sa vocation pacifique inscrite dans la constitution de 1791 7. Le 24 mars 1792, il réussit à faire voter un décret législatif pour l'égalité des droits des hommes de couleur libres et des blancs. C'est le seul point qui l'accorde encore à Robespierre. Celui-ci rendra hommage à son combat le 31 mai 1792 dans Le défenseur de la Constitution. 8 Et en février 1791 dans une brochure consacrée à la traite des Noirs il reprend et transforme une formule de Mirabeau "bières flottantes" prononcée l'année précédente (mars 1790) 9 en "longues bières." Robespierre reprendra cette expression en avril 1793 dans son projet de réglementation de la propriété10.

Réélu à la Convention (1792) par le département d’Eure-et-Loir, il était alors regardé comme le puissant chef de file de ce parti brissotin, bientôt les Girondins, qui combattait les excès des Montagnards, mais dont la force devait s’évanouir avec la royauté qu’il avait renversée, et sur les débris de laquelle il voulait établir un ordre des choses nouveau. Il combattit sans cesse l’anarchie. Voulant mettre en procès le ministre Delessart, il fut attaqué dans le Journal de Paris par François de Pange.

Il flétrit de toute son indignation les septembriseurs, et s’éleva avec tant d’énergie contre la condamnation à mort du roi, qu’il regardait comme impolitique, qu’en entendant son arrêt Louis XVI s’écria : « Je croyais que M. Brissot m’avait sauvé ! »11 Brissot cependant, convaincu de l’inutilité de ses efforts, avait voté la mort, mais avec la condition expresse que le jugement ne serait exécuté qu’après avoir été ratifié par le peuple. Ce vote ne servit qu’à exaspérer les Montagnards, sans sauver le roi ni même retarder sa mort. Brissot, qui comprenait tout ce que la France républicaine devait montrer d’audace devant l’Europe monarchique, et qui n’était pas assez inhabile pour croire qu’on la laisserait paisiblement organiser ses forces, fit encore déclarer la guerre à l’Angleterre et à la Hollande ; c’est le dernier acte politique par lequel il s’est signalé. Sans cesse attaqué par la faction montagnarde, tour à tour accusé de royalisme et de fédéralisme, il s’attira la haine de Robespierre et succomba, avec tous ses amis, au 31 mai. Mis en arrestation avec les Girondins le , il put s’enfuir, mais fut arrêté à Moulins, et ramené à l’Abbaye.

Il s’y prépara à la mort qu’il prévoyait, en écrivant des Mémoires qu’il a laissés sous le titre de Legs à ses enfants. Ce fut tout leur héritage, et un homme dont la voix avait été l’arbitre des destinées de l’Europe, et que l’on accusait d’avoir reçu des millions de l’Angleterre, ne laissa pas à sa veuve de quoi imprimer sa noble et éloquente défense devant le tribunal révolutionnaire. Condamné à mort le 30 octobre 1793, avec vingt-et-un de ses collègues, Brissot fut guillotiné le lendemain, à l’âge de trente-neuf ans. Il fut inhumé au cimetière de la Madeleine, avant d’être déplacé dans un autre cimetière près de l’Opéra lors de la construction de la chapelle expiatoire à Paris. Il repose maintenant avec ses collègues girondins dans les Catacombes.

Postéritémodifier | modifier le code

Brissot est l’un des écrivains qui ont exercé le plus d’influence sur la marche de la Révolution française, ou qui, du moins, ont le plus accéléré son mouvement. Ses premiers ouvrages sur la législation, ses nombreuses brochures, ses discours à l’Assemblée législative et à la Convention attestent son dévouement aux grands principes de la Révolution française. Moraliste de l’école de Jean-Jacques Rousseau, il a toutes les vertus qu’il prêche dans ses écrits. Enthousiaste des mœurs américaines longtemps avant d’avoir visité l’Amérique, c’était un véritable quaker12. Son désintéressement et son austère simplicité étaient faits pour honorer cette république qu’il se glorifiait d’avoir aidé à fonder.

Il épouse Félicité Dupont (1759-1818), qui a traduit des ouvrages anglais, notamment d’Oliver Goldsmith et de Robert Dodsley. Le couple a trois enfants légitimes : Félix (1784-1802), officier de marine, Sylvain (1786-1819), officier, élève de Polytechnique et Jacques Jérôme Anacharsis (né en 1791), officier, régisseur du château de Compiègne, et postérité13,Note 6,Note 7

Par son plus jeune fils, Jacques Pierre Brissot est le grand-père du peintre Félix Brissot de Warville (1818-1892).

Principaux écritsmodifier | modifier le code

  • Recherches philosophiques sur le droit de propriété considéré dans la nature, pour servir de premier chapitre à la "Théorie des lois" de M. Linguet, Paris, 1780, 128 p., in-8° (en ligne) ;
  • Bibliothèque philosophique du Législateur, du Politique et du Jurisconsulte, Berlin et Paris, 1782-1786, 10 vol. in-8° (en ligne) ;
  • Moyens d’adoucir la rigueur des lois pénales en France sans nuire à la sécurité publique, Discours couronné par l’Académie de Châlons-sur-Marne en 1780 ; Châlons, 1781, in-8° ;
  • Théorie des lois criminelles, Paris, 1781, 2 vol. in-8° ;
  • De la Vérité des Méditations sur les moyens de parvenir à la vérité dans toutes les connaissances humaines, Neufchâtel et Paris, 1782, in-8° ;
  • Correspondance universelle sur ce qui intéresse le bonheur de l’homme et de la société, Londres et Neufchâtel, 1783, 2 vol. in-8° ;
  • Journal du Lycée de Londres, ou Tableau des sciences et des arts en Angleterre, Londres et Paris, 1784 ;
  • Tableau de la situation actuelle des Anglais dans les Indes orientales, et Tableau de l’Inde en général, ibid., 1784, in-8° ;
  • l’Autorité législative de Rome anéantie, Paris, 1785, in-8°, réimprimé sous le titre : Rome jugée, l’autorité du pape anéantie, pour servir de réponse aux bulles passées, nouvelles et futures du pape, ibid., 1731, m-g ;
  • Examen critique des voyages dans l'Amérique septentrionale, de M. le marquis de Chatellux, ou Lettre à M. le marquis de Chatellux, dans laquelle on réfute principalement ses opinions sur les quakers, sur les nègres, sur le peuple et sur l'homme, par J.-P. Brissot de Warville, Londres, 1786, in-8° ;
  • Discours sur la Rareté du numéraire, et sur les moyens d’y remédier, 1790, in-8° ;
  • Mémoire sur les Noirs de l’Amérique septentrionale, 1790, in-8°.
  • Voyage aux États-Unis, 1791

Ses Mémoires et son Testament politique (4 vol.) ont été publiés en 1829-1832.

Bibliographiemodifier | modifier le code

  • Michel Aubouin, Brissot, le roman d'un révolutionnaire, Paris, Le Cherche-Midi, 2014. ISBN 978-2-7491-3209-9
  • Yves Bénot, La Révolution française et la fin des colonies, Paris, La Découverte, 1987.
  • (en) Simon Burrows, The innocence of Jacques Pierre Brissot, The Historical Journal, vol. 46, no 4, décembre 2003, p. 843-71.
  • Robert Darnton :
    • « Jacques Pierre Brissot de Warville, espion de police », Bohème littéraire et Révolution, Paris, Gallimard, 2010 (édition originale en anglais, Université de Chicago, 1968), p. 83-111.
    • La Fin des Lumières : le mesmérisme et la Révolution, 1968.
    • « The Brissot Dossier », French Historical Studies, vol. 17 (1991), p. 191-205.
  • Marcel Dorigny, « La Société des Amis des Noirs, les Girondins et la question coloniale », Actes du séminaire Lumières et Révolution française, 16-25 février 1989, p. 81-95.
  • Marcel Dorigny, Bernard Gainot, La Société des Amis des Noirs, 1788-1799 contribution à l'histoire de l'abolition de l'esclavage, Paris Éditions de l'Unesco, 1998.
  • (en) E. Ellery, Brissot de Warville, Boston et New York, 1915.
  • Jean François-Primo, La jeunesse de J.-P. Brissot, Grasset, Paris, 1932.
  • H.-A. Goetz-Bernstein, La politique extérieure de Brissot et des Girondins, Thèse, Paris, 1912.
  • Patrice Gueniffey, « Brissot », in François Furet et Mona Ozouf (dir.), La Gironde et les Girondins, Paris, Payot, collection « Bibliothèque historique Payot », 1991 p. 437-464.
  • Suzanne d'Huart, Brissot, la Gironde au pouvoir, Paris, Robert Laffont, 1986 (ISBN 2-221-04686-2)
  • Quentin Laurent (dir. Pierre Serna), Jacques Pierre Brissot. Genèse et stratégie d'un projet politique et diplomatique. Du début de la Législative à la déclaration de guerre d'avril 1792, Paris, IHRF (mémoire de master 2 en Histoire), 2011, 206 p. (cote : Z 1070) fiche sur le site de l'IHRF
  • (en) Leonore Loft, Passion Politics and Philosophie: Rediscovering J.-P. Brissot, Greenwood press, 2002.
  • Damien Malet (dir. Frédéric Bidouze), Le Patriote français et la caricature : Des images en mots, des mots en images. Essai de comparaisons et de correspondances (1789-1793), TER d'Histoire moderne, Pau, 2010.
  • Damien Malet (dir. Frédéric Bidouze), L'Ancien Régime et ses suppôts dans le Patriote français de J.-P. Brissot de Warville (1789-1791), TER d'Histoire moderne, Pau, 2008.
  • Jean-Daniel Piquet, L'émancipation des Noirs dans la Révolution française (1789-1795), Paris, Karthala, 2002.
  • Richard Whatmore et James Livesey, « Étienne Clavière, Jacques Pierre Brissot et les fondations intellectuelles de la politique des girondins », in Annales historiques de la Révolution française, no 321, juillet-septembre 2000, p. 1-26.

Sourcesmodifier | modifier le code

Notes et référencesmodifier | modifier le code

Notesmodifier | modifier le code

  1. Jacques Bonnet avait deux oncles, Nicolas, qui fut en 1792 évêque constitutionnel de Chartres, et Claude Bonnet, peintre à Paris
  2. C'est-à-dire un peu plus de 10 000 habitants
  3. « Je les dus à un amour prodigieux du travail qui me dévorait » écrit-il dans ses Mémoires
  4. « Votre ouvrage sera digne de la philosophie et de la législation ; il pourra contribuer au bonheur des hommes, s’il est écrit avec l’énergie qui caractérise l'exorde, etc., etc. » Voltaire, le 13 avril 1778.
  5. Il écrira dans ses mémoires, tome 1, page 193 : « Je songeai (…) à me faire recevoir avocat. Il fallait prendre des degrés dans la faculté de droit, et, comme ce n’était qu’une vaine formalité, je préférai la voie la plus prompte, celle de les acheter à Reims. Le voyage que je fis dans cette ville me convainquit de l’avilissement de son université, et du mépris que méritaient tous ces établissements qui étaient moins une école qu’un marché de titres. On y vendait tout, et les degrés, et les thèses et les arguments. Je rougis pour les docteurs qui m’interrogeaient ; ils me parurent jouer ou me faire jouer une mascarade dont le comique était encore relevé par les sujets de leurs interrogations, car ils me questionnèrent ou feignirent de me questionner très sérieusement sur la question de savoir si les eunuques pouvaient se marier ». Et il ajoute « avoir payé six cents livres pour cette pantalonnade. »
  6. Il a Jérôme Pétion de Villeneuve (1756-1794) pour parrain.
  7. Descendance aux États-Unis, notamment par la famille Brandreth.

Référencesmodifier | modifier le code

  • Suzanne d'Huart, Brissot, la Gironde au pouvoir, Robert Laffont,‎ 1986 (ISBN 2-221-04686-2) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  1. a, b, c, d, e et f p. 15.
  2. p. 12.
  3. a et b p. 11.
  4. p.  14
  5. a et b p. 16.
  6. a, b, c et d p. 17.
  7. a, b, c et d p. 18.
  8. a et b p. 19.
  9. a et b p. 20.
  10. p. 22.
  11. p. 23.
  12. p. 132.
Autres sources
  1. Jean-Clément Martin, Nouvelle histoire de la Révolution française, Paris, Perrin, 2012 p. 73
  2. Mémoires de Brissot, Paris, Ladvocat, 1830, p. 82
  3. Mémoires de Brissot, Paris, Ladvocat, 1830, p. 160
  4. Ibid. p. 258-261.
  5. Mémoires de Madame Roland, Mercure de France, p. 190 (ISBN 2-7152-2485-0)
  6. Frank Attar, Aux armes citoyens. Naissance et fonctions du bellicisme révolutionnaire, collection l’Univers historique, Seuil, 2010.
  7. Jean-Daniel Piquet, « La déclaration constitutionnelle de paix à l'Europe, grand sujet de débat dans la Révolution entre 1791 à 1794 », 119 ème Congrès National des Sociétés Historiques et Scientifiques, Amiens, 26-30 octobre 1994, et 121è, Nice, 26-31 octobre 1996, La Révolution française : la guerre et la frontière, p. 387-397.
  8. Jean-Daniel Piquet, « Les problèmes coloniaux dans les clivages de la vie politique française (1791-1794) » in L’Arbre à Palabres, no 1, décembre 1994/janvier/février 1995, dans« numéro spécial 1794-1994, Bicentenaire du 16 Pluviôse an II », 16 p., p. 10-11.
  9. Marcel Dorigny Les Bières flottantes des négriers, un discours non prononcé par Mirabeau pour l'abolition de la traite des nègres novembre 1789-mars 1790, Saint-Étienne, Presses Universitaires de Saint-Étienne, 1999
  10. Jean-Daniel Piquet, « Mise au point sur Robespierre et les bières flottantes », L’Incorruptible. Bulletin des Amis de Robespierre, no 78- 4ème trimestre 2011, 10 p.-p. 5-6
  11. Mémoires de Brissot, Préface p. XXI.
  12. Sur la vision de Brissot sur les Quakers, voir Q. Laurent, Jacques Pierre Brissot (...), p. 47-48.
  13. Ibid., p. 42.

Liens externesmodifier | modifier le code

  • J.-P. Brissot, Mémoires (1734-1793) publiés avec étude critique et notes par Cl. Perroud (vol. 1)
  • J.-P. Brissot, Des préjugés académiques, extrait de De la vérité, 1782. Texte issu de l'édition originale.
  • Brissot de Warville, Jacques-Pierre, dans le catalogue de la BnF
  • Notice biographique du député Brissot sur le site de l'Assemblée nationale







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