Judéo-nazaréisme

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Le judéo-nazaréisme est un terme récent dans l'étude du christianisme primitif1,2,3.

Le terme est à distinguer du terme "Nazaréens" utilisé dans les écrits juifs, afin d'éviter la reconnaissance de Jésus comme Messie, qui est inhérente au terme "chrétiens." Il convient également de distinguer les diverses sectes chrétiennes qui ont utilisé le nom de "Nazaréens" au cours des siècles.

Le contexte judéo-chrétienmodifier | modifier le code

Article détaillé : Nazôréens.

L’appellation de Nazaréens (hébreu NAZIR / NAZUR, « celui qui s'est voué »; rien à voir avec le radical N.Ts.H (dur, d'où vient notre "Nazareth" (Netsarhi, et qui signifie « La Garde »))) fut la toute première que les chrétiens prirent sur la base du titre de Nazaréen ou Nazôréen donné à Jésus (Matthieu 2,23 ; Actes des Apôtres 2,22 ; 3,6 ; 4,10 ; 22,8 ; 26,9) ; mais sa signification, probablement multiple, nous échappe aujourd’hui. Peu à peu, à partir d’une date inconnue située entre 40 et 110, elle fut abandonnée par les « chrétiens » hellénisés et par les païens convertis, au profit de celle de disciples du Messie (en grec : christianoï, ce qui donne chrétiens en français – mšiyayé en araméen). L'appellation « chrétien » ayant été donnée à ces groupes par les romains et celle-ci ayant au départ une connotation nettement péjorative et étant même, semble-t-il, une « qualification criminelle ». La tradition chrétienne indique que c'est à Antioche que ce nom aurait été donné pour la première fois aux « adeptes de la Voie du Seigneur ». Toutefois un ou des groupes conservèrent l'appellation de Nazôréens. Ce sont ceux-ci qui sont l'objet de cet article, et qu’il convient de désigner sous le terme plus précis, suggéré par Ray A. Pritz4, de « judéo-nazaréens » afin d’éviter les équivoques dues aux auteurs patristiques : ceux-ci, qui les évoquent sans jamais s’y intéresser, les ont parfois confondus avec des groupes gnostiques, ce qu’ils ne sont pas, bien que leurs évangiles comportent au IIe siècle des logia dont on a longtemps cru qu'elles étaient réservées aux gnostiques (cf. Clément d'Alexandrie).

L’avantage de l’appellation de « judéo-nazaréens » est de rappeler leur origine judéenne, au moins pour ceux d’entre eux, issus de la communauté de Jérusalem regroupés autour de Jacques le Juste dit frère de Jésus. Jacques le Juste fut exécuté sur ordre du Grand Prêtre vers 62. Selon la tradition chrétienne, tous les judéo-chrétiens auraient quitté Jérusalem vers 68, pendant la Première Guerre judéo-romaine, juste avant qu’elle ne soit totalement encerclée par les Romains. Toutefois, cela n'est pas historiquement attesté et l'insistance des pères de l'Église sur ce point, pourrait s'expliquer par le fait que ceux-ci voulaient que leur mouvement soit le moins possible assimilés aux Zélotes, Sicaires ou mouvement Galiléen qui ont joué un grand rôle tant dans le développement de la révolte, que dans la conduite des opérations militaires. Il est toutefois possible qu'une partie du mouvement, sous la direction de Siméon de Clopas (un cousin de Jésus) soit effectivement parti à Pella pour des raisons inconnues puisque la plupart y revinrent après 705, quand les derniers insurgés de la ville furent vaincus. Un groupe s’organisa en Syrie : les « judéo-nazaréens ». Il faut toutefois mentionner que des spécialistes du « judéo-christianisme ancien » comme François Blanchetière ou Simon Claude Mimouni proposent tout simplement d'appeler ces groupes du nom qu'ils s'étaient, semble-t-il, donné eux-mêmes : Nazôréens.

Certains auteurs gréco-romains issus de la grande Église tels qu'Irénée, Augustin, Jérôme, Épiphane les ont quelquefois appelés Ébionites, (qualificatif signifiant simplement pauvres, ébionim). Vus de l’extérieur, c’est-à-dire par des païens ou même par des chrétiens issus de milieux païens, les juifs croyant en Jésus étaient facilement assimilés entre eux, et cette erreur est toujours fréquente aujourd’hui en Occident. Car des réalités antagonistes sont ainsi regroupées : croire que Jésus sauve, ou croire qu’il est seulement le messie, ce qui n’est pas du tout la même chose. Réciproquement, dans les premiers siècles, le point de vue juif sur les partisans de Jésus, semble avoir eu pour unique cible les Nazôréens (notsrim en hébreu), ce qui expliquerait que les chrétiens aient longtemps été désignés par eux sous le seul nom de Nazaréens.

  1. Du côté de ceux qui croient que Jésus sauve, c’est-à-dire de ceux qui, seuls, doivent être appelés judéo-chrétiens, il faut compter la Communauté de Jérusalem, qui subsista au moins jusqu’au IVe siècle, mais également la Communauté de Chypre qui disparut très rapidement avec la répression quasi-génocidaire de la révolte des exilés vers 117. On peut encore citer la grande Église de l’Orient, basée à Séleucie-Ctésiphon, appelée « nestorienne » de manière très anachronique : héritière des traditions judéo-chrétiennes de Judée et de Mésopotamie, elle a gardé des expériences théologiques et liturgiques dites proches de celles des Apôtres (ce que la langue – l’araméen – facilitait évidemment).
  2. Du côté des autres judéo-chrétiens, ceux qui ont nié que Jésus sauve par lui-même, il faut compter les judéo-nazaréens et tous ceux qu’ils ont suscités ou influencés, notamment les ariens. Ces judéo-nazaréens se distinguent de la majorité des chrétiens en même temps qu’ils s’opposent aux autres juifs. Car bien sûr, subsistaient aussi diverses communautés juives qui, sous obédience pharisienne ou non, ont refusé dès le départ de reconnaître Jésus comme Messie.
  3. Il faut aussi y inclure les communautés d'Édesse et de Nisibe qu'il est difficile de rattacher à l'une de ces deux tendances bien qu'elles précèdent la naissance de la communauté de Ctésiphon et qu'elles aient été probablement créés par les mêmes Shlika (Apôtres). C'est peut-être de ces communautés que sont issus les Elkasaïtes.

Le monde juif du Ier siècle et du IIe siècle était marqué par une grande pluralité ; celle-ci s’expliquait parfois par des raisons simplement géographiques : la plupart des « juifs » vivaient hors de Palestine, jusqu’en Chine6 (ce qui explique d’ailleurs la rapide extension de l’Église de l’Orient jusque là-bas). Ce qu’on appelle communément « judaïsme » aujourd'hui est simplement la forme prise par les communautés d’obédience pharisienne à partir du synode de Yavné en Galilée, vers 95, forme qui n’est devenue majoritaire que beaucoup plus tard.

Les indications patristiques sont donc à replacer dans ce contexte. Par exemple, d'après Épiphane (Panarion 29.29), la « profession de foi [des Nazaréens] est bien celle des Juifs en tout, sauf qu’ils disent croire au Christ. Chez eux, en effet, on professe qu’il y a une résurrection des morts et tout vient de Dieu ; ils proclament aussi un seul Dieu et son Serviteur Jésus-Christ ». Jérôme, dans une épître à Augustin présente leur doctrine comme étant « se vouloir juive et chrétienne, mais n'être ni l'un ni l'autre ». Cette remarque doit être bien comprise : en fait, ce groupe, dérivé de la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem, croyait être formé des seuls vrais juifs et des seuls vrais chrétiens.

Voici le récit que donnent Actes des Apôtres suite à la lapidation d’Étienne vers 377 :

« Ceux qu'avait dispersés la tourmente survenue à propos d'Étienne étaient passés jusqu'en Phénicie, à Chypre et à Antioche, sans annoncer la Parole à nul autre qu'aux Juifs. Certains d'entre eux pourtant, originaires de Chypre et de Cyrène, une fois arrivés à Antioche, adressaient aussi aux Grecs la Bonne Nouvelle de Jésus Seigneur. Le Seigneur leur prêtait main-forte, si bien que le nombre fut grand de ceux qui se tournèrent vers le Seigneur, en devenant croyants. La nouvelle de cet événement parvint aux oreilles de l'Église qui était à Jérusalem et l'on délégua Barnabas à Antioche. Quand il vit sur place la grâce de Dieu à l'œuvre, il fut dans la joie et il les pressait tous de rester du fond du cœur attachés au Seigneur. C'était en effet un homme droit, rempli d'Esprit Saint et de foi. Une foule considérable se joignit ainsi au Seigneur. Barnabas partit alors à Tarse pour y chercher Saul, il l'y trouva et l'amena à Antioche. Ils passèrent une année entière à travailler ensemble dans cette Église et à instruire une foule considérable. Et c'est à Antioche que, pour la première fois, le nom de chrétiens (« messiens » ou « messianiques ») fut donné aux disciples » (Actes, 11, 19-26).

À Jérusalem, dans les milieux sacerdotaux du Temple, on en était resté à l’appellation de Nazaréens (Ναζωραίων) qui est encore utilisée vers 558 pour désigner Paul comme « un chef de l’opinion (haïresis) des Nazaréens ».

Le judéo-nazaréisme va se révéler comme une idéologie guerrière. Pour le comprendre, il faut remonter à ses prémices avant le Ier siècle, dans un monde hébraïque diversifié et marqué par des antagonismes profonds : depuis les Hasmonéens, les Rois de Judée ne sont plus des descendants de David, et les Grands-Prêtres sont tout aussi illégitimes. Ceci ne pouvait que susciter un mouvement d’opposition. Les faits ont été retracés longuement par Jacqueline Genot-Bismuth en particulier dans Le scénario de Damas9 et résumés dans le tome I du Messie et son prophète10 (p. 114-137) : le personnage du « maître de Justice » que beaucoup croyaient mythique est très vraisemblablement le Cohen Yossé ben Yo‘ezer qui s’opposa au culte du Temple au IIe siècle av. J.-C. et mourut victime des persécutions lors de l'expédition du général Bacchidès, gouverneur de Syrie, venu rétablir Alcime dans la fonction de Grand Prêtre en -161. Sa mort est décrite dans le midrash Bereshit Rabba (65:22). Loin de faire taire ses partisans obligés de se disperser, sa mort renforça leur culture politique d’opposition exacerbée par un rêve de pureté cultuelle, axé sur l'attente du messie qui purifiera le culte et chassera l'étranger des Lieux saints. Cette mouvance, dont les Zélotes sont une branche, est à l'origine de la littérature dite « de la mer Morte ». Ces découvertes éliminent les invraisemblables hypothèses qui avaient été imaginées à la suite des fouilles de 1950 par certains fouilleurs des grottes de la mer Morte : rapprocher le site archéologique de Qumrân du contenu littéraire des grottes, c'est-à-dire imaginer les habitants du site en « moines esséniens », auteurs uniques des manuscrits des grottes, et donc très occupés à les recopier dans un scriptorium à la mode médiévale (ce qui constitue un anachronisme de dix siècles !). Ces rapprochements sans fondements, nés dès les années 1950 dans l'entourage du père de Vaux qui dirigeait les fouilles, ont été mis en cause assez vite par les archéologues (dont Robert et Pauline Donceel11) : le site même de Qumrân n'a rien de « monastique », il témoigne au contraire d'un habitat très riche ; et son invraisemblable "scriptorium" n'est autre qu'une pièce de séjour telle qu'on en trouve dans d'autres demeures riches de la région à cette époque. Quant aux textes des grottes, il convient de les libérer de la fiction « essénienne » qui a été bâtie autour d'eux, comme l'a dénoncé un exégète spécialiste de ces manuscrits, André Paul12, en 2008.

Les idées politico-religieuses guerrières sont donc d'origine pré-chrétienne, mais ce messianisme est encore uniquement nationaliste. Il ne s'agit pas de conquérir la terre entière mais seulement la Terre sainte, afin d'y rétablir le culte et la royauté légitimes. Tout va changer avec le judéo-nazaréisme, qui est post-chrétien mais hérite de ce mode de pensée : on le voit en particulier dans les versions d'époques différentes des Testaments des douze patriarches, dont certaines présentent des ajouts ou des réécritures manifestes, développant un messianisme à caractère universaliste. C’est la terre entière que les vrais croyants sont appelés à libérer (du Mal), et non plus seulement la Terre sainte. Le Messie dont la seconde venue est attendue (donc Jésus) prendra la tête des armées et pataugera dans le sang de ses ennemis vaincus. En fait, cette vaste littérature n’est pas encore parfaitement cernée, soit parce qu’on classe erronément certains de ses écrits comme « chrétiens » par le seul fait qu’ils font des allusions à Jésus ou à l’évangile (toujours de Matthieu, voir infra), soit parce qu’ils sont classés tout aussi erronément comme « juifs apocalyptiques » – alors qu’ils sont foncièrement anti-juifs et anti-chrétiens. Outre dans les versions tardives des Testaments, ces écrits post-chrétiens judéo-nazaréens se reconnaissent dans le 4e Livre d’Esdras, le 2e Livre de Baruch, le Livre des Jubilés, les fragments connus de l’Évangile des Ébionites, les apocryphes à caractère apocalyptique et guerrier et d’autres apocryphes comme les Actes de l’apôtre Pierre et de Simon, et enfin dans certaines des sources utilisées par la littérature pseudo-clémentine. Ce vaste chantier est en cours.

Même sur la base d’une documentation trop partielle (ce que Frédéric Manns, Le judéo-christianisme, mémoire ou prophétie13? a mis en lumière), l’ancien directeur des Études juives, Simon Claude Mimouni, a perçu la postérité du judéo-nazaréisme jusque dans la naissance de l'islam, où « il joua un tel rôle qu'on peut se demander s'il n'en est pas en grande partie à l'origine ».

La doctrine des « Nazaréens »modifier | modifier le code

La difficulté des historiens est de comprendre ce qui s’était passé entre-temps. Jésus n’a pas enseigné une doctrine de prise de pouvoir, qui divise le monde entre « bons » et « mauvais ». S’il a évoqué les « fils de lumière » et les « fils des ténèbres », il ne visait jamais que des entités spirituelles. Ces dernières ne correspondent en effet à aucune catégorie socio-politique mais renvoient à ce qui se passe au fond l’âme de chacun. Il en va tout autrement dans la doctrine judéo-nazaréenne, qui réinterprète l’attente du retour du Christ comme point de départ de l’éradication des « fils des ténèbres » et l’établissement du Royaume de Dieu sur toute la terre et sous la domination des « fils de la lumière », royaume de perfection et de justice annoncé par Isaïe. On est loin des paroles rapportées dans l’évangile de Jean 18,36 : « Mon Royaume ne vient pas de ce monde ».

La structuration de cette idéologie de guerre universelle – la première du genre – doit quelque chose aux circonstances, qu’il s’agisse des atrocités de la Première Guerre judéo-romaine (ou en 73 à Massada pour les derniers insurgés) ou de l’événement inouï de la destruction du Temple. Toute la question était l’interprétation à donner à cette catastrophe au regard de la Révélation (il y a un rapport avec les signes de la fin des temps, mais le regard ici est singulier). L’idée principale était de ne pas retourner à Jérusalem, à moins que ce soit pour la conquérir : c’est d’abord là que le salut du monde doit se jouer.

En attendant, ils s’installèrent là où les circonstances les avaient conduits, au-delà de Pella en Syrie ; les judéens qui étaient étrangers à la folie insurrectionnelle avaient été priés en effet de quitter le territoire durant le temps des opérations militaires. Se radicalisant, vénérant la mémoire de Jacques Ier (comme en témoignent plusieurs apocryphes), ils s'isolèrent en attendant des jours meilleurs, leur « désert » étant partout où ils s’établirent.

On voit en quoi l’opposition à la foi des Apôtres est radicale : pour eux, Jésus n’est pas sauveur par lui-même, il n’a donc rien de divin (car seul Dieu peut délivrer du Mal) ; il est seulement le Messie, un super-employé de Dieu, né miraculeusement par l’action de l’Esprit divin en Marie – ceci est exactement la position défendue par les musulmans, et le Coran, qui emploie quatre fois l’expression « le Messie-Jésus », polémique vigoureusement contre les « juifs » qui nient la conception miraculeuse et traitent Marie de prostituée (effectivement, on y fait allusion dans les Talmud-s et dans la Tosefta Hullin). Par exemple Eusèbe (263-339) signale que certains « ébionites » – ceux qui se dénomment eux-mêmes nazaréens – « ne niaient pas que le Seigneur fût né d’une vierge et du Saint-Esprit… [mais] ils ne confessaient pas qu’il fût Dieu Verbe et Sagesse préexistant » (Hist. eccl., III, 27,44-45). En fait, le reproche essentiel fait aux « juifs » est de n’avoir pas cru et d’avoir voulu tuer leur Messie, donc d’être damnés. Épiphane, dans son Panarion 30,7 indique que les Nazôraïoï « sont les grands ennemis des Juifs. Non seulement les enfants des Juifs sont pleins de haine envers eux, mais matin, midi et soir, trois fois le jour, quand ils se réunissent pour prier dans leurs Synagogues, ils les maudissent et anathématisent en disant : Dieu maudit les Nazaréens ».

L'islam et le Troisième Templemodifier | modifier le code

L'étude du judéo-nazaréisme propose de nouvelles perspectives sur la question des origines de l'islam, même si cette approche est rejetée par la majorité des musulmans. Un passage du 4e livre d’Esdras donne une idée de la parenté de pensée avec le Coran14. qui parle des justes auxquels le monde doit revenir, fait penser à un verset de la sourate 7, d’autant plus qu’il est mis dans la bouche de Moïse : La Terre appartient à Dieu. Il en fait hériter qui il veut parmi ses créatures, et le résultat appartient aux pieux (s.7,128). La Terre doit donc appartenir aux pieux et aux justes parce qu’ils obéissent à Dieu et qu’ils doivent réaliser le salut du monde tel que Dieu le veut. Selon les récits islamiques, Mahomet épousa Khadija dont le cousin ou oncle, Waraqa ibn Nawfal est un « prêtre nasraniy » qui bénit leur mariage – le mot nasraniy signifie ici clairement non pas chrétien mais nazaréen comme en témoignent plusieurs passages du Coran lui-même : dans les sourates 2, verset 22 et 22,17, selon la traduction très littéraliste du Coran faite par le gouvernement saoudien IFTA[réf. nécessaire] le pluriel nasârâ est rendu par nazaréens .

Province romaine de Syrie vers le début de l'ère chrétienne
Topographie historique de la Syrie antique et médiévale (Paris, Geuthnar, 1927).

Une masse d'indices convergents suggèrentréf. souhaitée] que Waraqa faisait partie de la première génération d’Arabes qui, avant Mahomet, avait été touchée par la doctrine des judéonazaréens (qui étaient géographiquement leurs voisins - René Dussaud en trouve des traces dans la topographie syrienne, voir carte ci-jointe, partie ouest en jaune/ les références de ce travail ont été intégrées à la carte). Waraqa était sans doute de mère judéonazaréenneréf. souhaitée] et de père arabe, mais ne fut le seul « pont » entre les deux groupes, en cette fin du VIe siècle : toute la communauté judéonazaréenne locale avait entrepris de convertirréf. souhaitée] leurs voisins arabes à leur vision de l’histoire et du « Messie-Jésus » (selon l’expression du Coran).

L'intervention de Waraqa comme appui de Mahomet dans le début de la « révélation » permettait de montrer qu'une personne de tradition judéo-chrétienne, mais foncièrement monothéiste, voyait la vérité dans le message transmis à Mahomet.

Les judéo-nazaréens comprenaient comme une nouvelle présence matérielle la seconde venue du Messie-Jésus. C’est d’ailleurs un message que Mahomet proclama aux Arabes, selon deux sources indépendantes dont l’une est musulmane et l’autre juive :

  1. “Selon Abu Hourayra le Prophète a dit : « Par Celui qui tient mon âme en sa main, la descente de Jésus fils de Marie est imminente ; il sera pour vous un arbitre juste… il mettra fin à la guerre et il prodiguera des biens tels que personne n’en voudra plus »” (hadith de Bukhari et Muslim)15
  2. Ce souvenir, que les manipulations ultérieures n’ont pas pu effacer, est recoupé par l’unique témoignage contemporain, conservé dans la Doctrina Jacobi16 et tiré d’une lettre envoyée par un juif rabbinique à son frère ; elle indique : « il [Mahomet] proclamait la venue du Messie qui allait venir ». Ce Messie, mot signifiant celui qui a reçu l’onction de Roi, le Coran précise onze fois de qui il s’agit : le « Messie-Jésus » (al masîh-‘Îsa) et nul autre.

Parmi les chercheurs francophones, Alfred-Louis de Prémare17, décédé en 2006, est reconnu comme l’un des plus éminents, jusque dans certaines universités du monde arabe. Selon lui, il faut relire les sources d'origine islamique sur lesquelles on s'appuyait jusqu'à présent, pour les intégrer dans une perspective plus ouverte.

Parmi les chercheurs américains, il faut mentionner Patricia Crone, d’origine suédoise, qui a publié une thèse en 1977 sur l'impossibilité du commerce mecquois, ce qui la conduisait à se demander comment ces habitants ont pu subsister avant que La Mecque ne soit le lieu de pèlerinage des musulmans (ce qui n’est attesté de manière fiable qu’à partir de la fin du VIIe siècle). C’est vers le Nord-Ouest de la péninsule arabique que les indications biographiques fiables pointent toujours, indique-t-elle. Mais elle est revenue sur une grande partie de cette thèse en 2006 et estime dorénavant qu'un tel commerce est vraisemblable, ainsi que l'existence de La Mecque en période préislamique. En Allemagne, les travaux de Christoph Luxenberg tendent à montrer que la langue du texte coranique est influencée par le syriaque, à la lumière duquel nombre d’obscurités textuelles disparaissent18.

Il existe cependant une piste permettant de réunir toutes les données que fournit l’étude des origines de l’islam. Le nœud en est la tentative, dûment attestée par l’historiographie grecque, des Arabes de Mahomet en 629, visant la Terre sainte et Jérusalem vers laquelle, comme les judéo-nazaréens, celui-ci se tournait pour prier. La petite armée musulmane au départ fut opposée au contingent byzantin lors de la bataille de Tabouk.

Trois ans plus tard, c’est le calife ‘Umar qui parvint finalement en 638 à y entrer (ou fin 637) : la ville lui ayant été ouverte, il fit déblayer l’esplanade et bâtir… un « Cube » en bois dans les dimensions du Saint des Saints du temple de Salomon, là même où le Temple avait été jadis bâti.

Les attentes attachées à cette réalisation ne nous sont plus familières, et nous comprenons difficilement aussi les déceptions qui ont suivi et qui ont signé la disparition du judéo-nazaréisme visible.

L'importance de cette ville dans la religion islamique se retrouve notamment dans l'événement du « voyage nocturne » durant lequel le Prophète a gagné la mosquée de Jérusalem depuis la Mecque, puis s’est rendu au Ciel. Ce voyage est allusivement évoqué dans le Coran. Le lieu de la mosquée sacrée à Jérusalem a une importance pour tous les musulmans - il s'agit de la mosquée Al Aqsa, la mosquée extrême.

Le projet nazaréen de conquête mondiale – qui est le premier du genre – était d’abord une vision « de foi » (ce qui reste vrai dans tous les projets postérieurs), et dans cette vision, la prise de la Terre sainte (réalisée en 634) et ensuite de Jérusalem (qui n'aura lieu finalement qu'en 638) revêtait une importance idéologique capitale, en rapport avec la « bénédiction de Dieu ». Sophrone, évêque de la ville, l'avait bien compris.

Bibliographiemodifier | modifier le code

Rapports avec l'Islammodifier | modifier le code

  • Claude Gilliot, Origines et fixation du texte coranique, in Études, décembre 2008, p. 643-652
  • Alfred-Louis de Prémare, Joseph et Muhammad. Le Chapitre 12 du Coran, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 1989
  • Die syro-aramäische Lesart des Koran, Christoph Luxenberg, Das Arabische Buch, 2000
  • Crone Patricia & Cook Michael, Hagarism. The Making of the Islamic World, Cambridge University Press, 1977
  • Patricia Crone & Martin Hinds, God’s Caliph. Religious authority in the first centuries of Islam, Cambridge University Press, 1986
  • Crone Patricia, Meccan trade and the rise of Islam, Oxford, Blackwell, 1987
  • Joachim Gnilka, Qui sont les chrétiens du Coran ?, Éditions du Cerf, 2008.
  • Azzi Joseph, Le Prêtre et le prophète, aux sources du Coran, Maisonneuse et Larose, 2001
  • Gallez E-M, Le Messie et son prophète, 2 tomes, éditions de Paris, 2005
  • Alfred-Louis de Prémare, Aux origines du Coran, questions d’hier, approches d’aujourd’hui, Paris, Téraèdre, 2004
  • Alfred-Louis de Prémare, La Construction de savoirs religieux dans les premières générations de musulmans in Alpha. Biographies et récits de vie, IRMC (Institut de recherche sur le Maghreb contemporain), Tunis / Afemam, Aix-en-Provence, 2005, p. 121-132
  • Enquêtes sur l'islam, A-M Delcambre (et alii), Desclée de BRouwer, 2004

Notes et référencesmodifier | modifier le code

  1. Jean-Luc Moens, Si Dieu donne son salut à tout homme, pourquoi évangéliser?, 2007, « De manière indirecte c'est-à-dire par divers intermédiaires, le judéo-nazaréisme n'a pas manqué non plus d'influencer le monde des premiers siècles, par exemple dans l'arianisme. D'une certaine manière, il a même fini par marquer le… »
  2. Archives de sciences sociales des religions 52, pp. 139-140, Institut de sciences sociales des religions, Centre national de la recherche scientifique (France), 2007. « C'est parce que l'islam est une religion de convertis qu'il est schizophrène. Telle est la thèse principale de l'ouvrage. La genèse de l'islam peut être reliée au judéo-nazaréisme, une idéologie... »
  3. Le XXIe siècle sera-t-il musulman: actes de la IXe Université… Renaissance catholique (Movement : France). Université d'été, ed. Renaissance catholique, 2004, Max Cabantous Les origines de l'islam « ...incohérences habituelles des biographies de Mahomet disparaissent dès que l'on retourne aux documents authentiques — au prix d'un long travail d'analyse — et dès que la véritable origine de l'islam, le judéo-nazaréisme, apparaît... »
  4. Pritz R.A., Nazarene Jewish Christianity [Le judéochristianisme nazaréen], Jérusalem-Leiden, Brill, 1988
  5. Frédéric Manns, Le judéo-christianisme, mémoire ou prophétie? p. 57-60, Éditions Beauchesne, 2000
  6. Perrier Pierre, Thomas fonde l’Église en Chine (65-68), Paris, Jubilé, 2008
  7. En 36 ou plutôt 37 selon François Blanchetière, Enquête sur les racines du mouvement chrétien, éd. Cerf, Paris, 2001, p. 246.
  8. Entre 54 et 58 selon François Blanchetière, Enquête sur les racines du mouvement chrétien, éd. Cerf, Paris, 2001, pp. 251-252.
  9. Jacqueline Genot-Bismuth, Le Scénario de Damas. Jérusalem hellénisée et les origines de l’essénisme, Paris, éditions François-Xavier De Guibert, 1992.
  10. Édouard-Marie Gallez, Le Messie et son prophète, T1 Aux origines de l'islam, Ed. de Paris, Versailles, 2005
  11. DONCEEL-VOÛTE Pauline et Robert, The Archeology of Khirbet Qumran, in WISE Michael O. et alii, Methods of Investigation of the Dead Sea Scrolls and the Khirbet Qumran Site : present realities and future prospects [Annals of the New York Academy of Sciences, vol.722], 1994, p.26-27.36. Voir aussi Dossiers d’Archéologie, Dijon, 1999 , 240, p. 90-123.
  12. André Paul, Qumran et les Esséniens. L’éclatement d’un dogme, Cerf, 2008.
  13. Frédéric Manns, Le Judéo-christianisme, mémoire ou prophétie ?, Beauchesne (éditions), Paris, 2000
  14. Seigneur, Tu as déclaré que c’est pour nous que tu as créé le monde. Quant aux autres nations qui sont nées d’Adam, tu as dit qu’elles ne sont rien… Si le monde a été créé pour nous, pourquoi n’entrons-nous pas en possession de ce monde qui est notre héritage ? … Cherche à savoir comment seront sauvés les justes, à qui appartient le monde et pour qui il existe, et à quelle époque ils le seront (4Esd 6,55-56.59. 9,13b).
  15. Le texte est plus long : “il cassera la croix et tuera les porcs”, et : “En ce moment, une seule prosternation sera meilleure que le monde et son contenu. Puis Abu Hurayra dit : « Lisez, si vous voulez les paroles d’Allah : Il n’y aura personne, parmi les gens du Livre, qui n’aura pas foi en lui avant sa mort. Et au Jour de la Résurrection, il sera témoin contre eux » (Coran 4,159)” (Bukhari et Muslim).
  16. Didascalie de Jacob v 16, 209 - Patrologia Orientalis, 1903, vol. VIII, p.715
  17. Prémare Alfred-Louis de, Les Fondations de l’Islam. Entre écriture et histoire, Paris, Seuil, 2002
  18. Journal of Syric Sudies, Revue du livre, Vol. 6, n° 1, Robert R. PHENIX Jr. et Cornelia B. HORN

Voir aussimodifier | modifier le code

Articles connexesmodifier | modifier le code

Liens externesmodifier | modifier le code








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