Naturalisme (philosophie)

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Le naturalisme philosophique est la position selon laquelle rien n’existe en dehors de la nature : il n’y a rien de surnaturel ou, à tout le moins, que le surnaturel est sans influence sur le naturel. Le naturalisme peut prendre diverses teintes selon l'acception du mot nature mais disons que, dans l'une de ses formulations les plus étendues, la nature est ici envisagée dans le sens de tout ce qui existe en devenir.

Les systèmes philosophiques panthéistes, comme celui des Stoïciens de l’Antiquité, celui de John Scot (Irlande, IXe siècle), de Giordano Bruno (Italie, XVIe siècle) et de Spinoza (Hollande, XVIIe siècle), sont naturalistes. Pour le panthéiste, souvent lié au naturalisme, Dieu est le monde.

Cette doctrine est susceptible d’acceptions variées, et éventuellement contradictoires, en fonction du sens exact que l’on attribue au concept de nature, suivant qu'on fait de celle-ci l'objet privilégié des "sciences naturelles" ou expérimentales, ou bien qu'on lui donne un sens ontologiquement plus étendu, ou encore qu'on la considère comme structurée autour de lois nécessaires ou au contraire comme pure contingence, etc. Nous distinguerons dans la suite de cet article trois grandes formes de naturalisme :

  1. Un naturalisme qu'on peut qualifier de moniste en un sens spécial.
  2. Un naturalisme de type réductionniste.
  3. Un naturalisme d'inspiration pragmatiste.

Naturalisme et monismemodifier | modifier le code

En son sens le plus élémentaire, le naturalisme est tout simplement une forme de monisme dont les concurrents les plus directs sont les différentes variétés du dualisme, mais aussi les types de monisme alternatifs (comme le spiritualisme). Lucrèce et Spinoza sont, par excellence, les philosophes de ce monisme naturaliste que l'on peut définir comme la théorie selon laquelle un seul type d’entité existe, la Nature, celle-ci étant redevable d’un seul type d’explication : les explications naturelles ou causales.

Il ne faudrait pas croire cependant qu'un tel type de naturalisme soit spécifiquement récent. Il a pu se rencontrer en des époques reculées.

Le naturalisme peut tendre, en son acception la plus étroite, vers le matérialisme, mais il peut aussi, à l'inverse, être confondu avec l’entreprise philosophique tout entière pour peu qu'on l'assimile à une défense vigoureuse du discours rationnel et à une attaque en règle contre le dogmatisme de la mythologie, de la religion, et de toute forme de discours se réclamant du surnaturel. Il faut alors affirmer avec Gilles Deleuze que pour le naturaliste, "Nature ne s'oppose pas à coutume […] Nature ne s'oppose pas à convention […] Nature ne s'oppose pas à invention […] mais Nature s'oppose à mythe. […] Le premier philosophe est naturaliste : il discourt sur la nature, au lieu de discourir sur les dieux. […] Jamais on ne poussa plus loin l'entreprise de 'démystifier'" (G. Deleuze, Logique du Sens, Minuit, 1969, Appendice 1, p. 322-323)

Naturalisme, réductionnisme et méthode scientifiquemodifier | modifier le code

Le naturalisme peut être entendu en un sens plus étroit si l’on identifie la nature avec l’objet étudié par les sciences dites « naturelles. » C’est cette seconde acception du terme qui prévaut dans le débat philosophique contemporain, en particulier chez les philosophes d’inspiration analytique. Le naturalisme contemporain rejette la validité d'explications ou de théories faisant référence à des entités inaccessibles aux sciences dures, considérant que la nature est vue comme le lieu et l'origine de toutes choses. On appelle généralement naturaliste le partisan de la famille de théories pour lesquelles des entités métaphysiques ou normatives d’un type donné (principes logiques, mathématiques, éthiques ou cognitifs) sont entièrement réductibles aux genres d’objets étudiés dans les sciences naturelles (physique, biologie, psychologie…). Le psychologisme (c'est-à-dire le réductionnisme psychologique) qui fut combattu avec force par les pionniers de la philosophie analytique et de la phénoménologie (à savoir, respectivement Frege et Husserl), constitue le paradigme du naturalisme réductionniste.

W. V. Quine est dans une large mesure responsable de la prééminence actuelle du naturalisme chez les philosophes anglo-saxons [réf. nécessaire]. Le naturalisme correspond chez lui à l’idée selon laquelle il n'existe pas de tribunal plus haut de la vérité que la science elle-même. Il n'y a par conséquent pas de meilleure méthode que la méthode scientifique pour juger des affirmations de la science, et il n'est nul besoin pour ce faire d'avoir recours à une « philosophie première » telle que la métaphysique ou l'épistémologie. Un tel naturalisme est à rapprocher du positivisme.

Selon David M. Armstrong, le naturalisme scientifique possède deux volets, ontologique (il se prononce sur la nature comme sphère de l'existant, c'est le cas notamment du physicalisme) et épistémique (il affirme que les sciences de la nature sont les seules vois d'accès à la connaissance authentique)1.

Naturalisme, pragmatisme et relativismemodifier | modifier le code

Bien que le naturalisme de Quine soit teinté de psychologisme behavioriste et de physicalisme, on peut, en prolongeant ses intuitions, élaborer une version du naturalisme très éloignée du scientisme, où l'idée de nature se dissout presque totalement. Pour Quine en effet, la science n’est ni totalement correcte ni infaillible : elle est simplement la meilleure explication des choses dont nous disposions lorsque nous tentons de nous mettre d'accord les uns avec les autres et de mettre nos croyances en « équilibre réflexif. » Il n'y a pas de moyens de juger d'une vérité au-delà de la manière que nous avons de nous mettre d'accord, collectivement, à son sujet. Pour les défenseurs de cette approche pragmatiste, tel Goodman, Hilary Putnam, et plus encore Richard Rorty, le juge suprême de la vérité est moins la science que les formes possibles du consensus au sein d'une communauté discursive donnée, idéale (Putnam) ou réelle (Rorty).

Si Putnam refuse de voir identifié son pragmatisme à une forme de naturalisme, il en va tout autrement de Rorty, dont le néo-pragmatisme peut légitimement être qualifié de « naturaliste ». Plutôt que de baser sa conception de la nature sur les "sciences dures", ce pragmatisme naturaliste s'inspire des sciences de la vie, des sciences humaines et historiques (la sociologie, l'histoire, ou même la théorie littéraire) pour faire valoir une conception de la nature qui insiste sur sa contingence, sur le hasard et le devenir à l'œuvre en son sein. L'option philosophique défendue par Rorty peut rapidement tourner au plus franc relativisme, ce que ce dernier assume ouvertement, revendiquant pleinement son « ethnocentrisme. »

Naturalisme et anthropologiemodifier | modifier le code

Pour Philippe Descola, le naturalisme entre dans un des quatre modes d'identification des existants, humains et non humains ; ceux-ci sont : le totémisme, l’animisme, l'analogisme et le naturalisme.

Pour plus de précision, le naturalisme est "simplement la croyance que la nature existe, autrement dit que certaines entités doivent leur existence et leur développement à un principe étranger aux effets de la volonté humaine. Typique des cosmologies occidentales depuis Platon et Aristote, le naturalisme produit un domaine ontologique spécifique, un lieu d’ordre ou de nécessité où rien n’advient sans une cause, que cette cause soit référée à l’instance transcendante ou qu’elle soit immanente à la texture du monde. Dans la mesure où le naturalisme est le principe directeur de notre propre cosmologie et qu’il imbibe notre sens commun et notre principe scientifique, il est devenu pour nous un présupposé en quelque sorte « naturel » qui structure notre épistémologie et en particulier notre perception des autres modes d’identification"2.

Ces trois autres modes sont donc :

L’animisme qui est le propre des sociétés pour lesquelles les attributs sociaux des non-humains permettent de catégoriser des relations ; les non-humains sont les termes d’une relation.

Le totémisme qui caractérise les sociétés pour lesquelles les discontinuités entre non-humains permettent de penser celles entrent les humains ; pour ces sociétés les non-humains sont comme des signes.

L'analogisme qui s'exprime par une discontinuité des intériorités et des physicalités des humains et des non humains. Les sociétés où l'analogisme est présent, se caractériseront par des systèmes fortement dualistes.

Le naturalisme est donc la seule ontologie à créer une frontière entre soi et autrui au travers de l’idée de "nature", cette dernière ne relevant pas de la culture. Distinction occidentale récente (fin du XVIe siècle), elle est le résultat d’une histoire particulière ; elle est quasiment ignorée dans d'autres sociétés comme celles de l'Extrême-Orient où l'animisme domine.[réf. nécessaire]

Ambiguïté du terme, exemple du naturalisme politiquemodifier | modifier le code

On s'en rend compte : à travers ces glissements de sens successifs, ces acceptions plus ou moins étroites, le terme de « naturalisme » en vient à englober les positions les plus contradictoires. L'usage, en vogue, de l'étiquette naturaliste comme anathème ou point de ralliement ne facilite guère les choses.

Soit un exemple simple : C. Rosset qualifie de « naturaliste » toute forme de philosophie fondée sur une conception forte de la nature, de la nécessité ou de l'ordre naturel. Dans cette perspective, la "nature" des choses n'est guère éloignée de leur Essence, et tout naturalisme, pour Rosset, tend donc vers l'essentialisme : naturaliser une chose, c'est la fixer dans son essence, déterminée par telle ou telle science de la nature. Dans le domaine politique, le philosophe élabore ainsi les catégories de naturalisme « conservateur » ou « révolutionnaire » afin de désigner les doctrines pour lesquelles la tâche première de la politique est de rétablir dans ses droits une Nature originelle soit perdue, soit réprimée. À cette approche des choses, Rosset oppose l'antinaturalisme des philosophies centrées sur les idées de contingence et d'artifice. Dans son ouvrage l'Antinature, il s'efforce de réhabiliter les philosophes artificialistes, tels les sophistes. C'est là une source d'inspiration qui n'est guère éloignée de celle de Rorty. Ce dernier défend une philosophie politique dont le principal objectif est la création de consensus par le biais de la discussion. Rorty, dont on a vu plus haut qu'il était un ardent défenseur d'une forme de relativisme pragmatique, n'a de cesse de vilipender les philosophies de l'authenticité, les doctrines universalistes ou essentialistes en quête d'une vérité ultime. Or, on voit que, selon les catégories propres à Rosset, et qui sont tout à fait cohérentes, le naturalisme pragmatiste de Rorty est tout simplement... un antinaturalisme.

Naturalisme et religionmodifier | modifier le code

Le naturalisme en tant que doctrine a été condamné par le pape Pie IX dans son syllabus. Le rationalisme, le panthéisme et le monisme ont aussi été critiqués par l'Église.

Ainsi, le naturalisme a été attaqué par dom Guéranger, notamment dans une série d'articles parus dans L'Univers, en 18583

Naturalisme en éthiquemodifier | modifier le code

Le naturalisme donne une valeur morale à ce qui est désigné comme "naturel". Selon ce précepte, il faudrait non seulement connaitre la nature mais la suivre, voire lui obéir.

Le naturalisme ne cherche pas à déterminer ce qui est juste ou bien mais ce qu'il pense exister dans la nature. C'est sur cette revendication de ce qui est naturel ou contre nature, que le naturalisme veut imposer ce qui devrait être ou ne pas être.

Notes et référencesmodifier | modifier le code

  1. (en) David M. Armstrong, « A naturalist program. Epistemology and ontology », Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, vol. 73, no 2,‎ 1999, p. 77-89
  2. Les cosmologies des indiens d'amazonie
  3. Du Naturalisme dans l’Histoire treize articles de DOM GUÉRANGER publiés dans L’UNIVERS 1858-1859

Annexesmodifier | modifier le code

Articles connexesmodifier | modifier le code








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