Contractualisme

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Le contractualisme aussi appelé théorie du contrat, est un courant moderne de philosophie politique qui pense l'origine de la société et de l'État comme un contrat originaire entre les hommes, par lequel ceux-ci acceptent une limitation de leur liberté en échange de lois garantissant la perpétuation du corps social.

Le contrat social présuppose un état de nature avec lequel il rompt, état préexistant à toute société organisée. Cet état de nature ne correspond nullement à une réalité historique qui aurait précédé l'instauration des lois, mais à l'état théorique et hypothétique de l'humanité soustraite à toute loi.

La théorie du contrat social, en rompant avec le naturalisme politique des philosophes classiques (platoniciens et aristotéliciens), introduit la notion d'égalité politique, formelle et matérielle à partir de l'époque moderne.

Cette théorie est à l'origine d'une grande partie des idées de la Révolution française, inspirées par le contrat social de Jean-Jacques Rousseau. La théorie du contrat social s'est opposée à la société d'ordres et au corporations d'Ancien Régime, héritières des communautés de métiers du Moyen Âge.

Origines du conceptmodifier | modifier le code

La politique chez les anciensmodifier | modifier le code

Le concept même d'un pacte ou d'un contrat social rompt avec la philosophie politique classique inspirée par Platon et Aristote, puisque pour l'un, la société doit être initialement divisée en castes suivant la nature des âmes (République, IV), et pour l'autre, l'homme est un « animal politique », il est naturellement disposé à entrer en société (Politique, I, 2). En revanche, Épicure soutient que la justice est fondée par l'accord entre les hommes et non par la nature, ce qui en fait un précurseur du contrat social moderne (Maximes Capitales, XXXI). Les stoïciens, quant à eux, constituent un moyen terme entre le naturalisme aristotélicien et le contractualisme épicurien : ils considèrent que tout homme, parce qu'il est doué de raison, est potentiellement un citoyen du monde, peu importe son origine sociale et son appartenance à une patrie (égalitarisme), mais que cette citoyenneté est ancrée dans la nature des choses, qui assigne à tout homme une place au sein du cosmos (naturalisme)1.

Situation au Moyen Âgemodifier | modifier le code

Au Moyen Âge, la croyance en Dieu inspire l'organisation politique et sociale. On pense l'individu en société en fonction d'une conception chrétienne de l'autorité, notamment celle de saint Paul : « Que toute âme soit soumise aux autorités supérieures ; car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été instituées par lui » (Rm 13, 1). L'objectif de la vie en société est la recherche du bien commun.

Le Contrat social à partir de l'époque modernemodifier | modifier le code

Grotius est le premier, dans l'histoire de la philosophie politique, à théoriser le contrat social moderne. Le suivront Hobbes, Locke, puis Rousseau. Le contractualisme sera repris et discuté par Kant, Fichte et Hegel, lesquels tenteront de réconcilier la liberté originaire et radicale de l'homme avec l'État et la reconnaissance sociale. Il sera néanmoins fermement rejeté par les penseurs royalistes et conservateurs comme Maistre, Bonald et Maurras, qui tenteront de réhabiliter l'idée d'une « politique naturelle ».

Philosophie du Contrat socialmodifier | modifier le code

Si elles demeurent attachées aux figures philosophiques qui les ont défendues dans leur diversité, les diverses théories du contrat social trouvent leur origine dans un contexte politique et philosophique commun, qui appelait une réflexion profonde sur la genèse et la raison d'être du corps social et politique.

Pourquoi cette société ? Pourquoi la société ? Pourquoi vivre avec des hommes avec qui l'on n'a pas nécessairement voulu vivre, et se soumettre à des règles auxquelles on n'a pas choisi de se soumettre ? Face à des questions auxquelles il est factuellement impossible de répondre dans le détail, les philosophes de l'époque moderne ont construit des cadres. Et par ces structures de pensée, ceux-là même ont véhiculé ce qu'ils pensaient devoir placer au centre de la société. Le contrat social est intéressant parce qu'il est un travail « scientifique », par la recherche des hypothèses de la création, en même temps que philosophique.

Les trois types de contrat socialmodifier | modifier le code

Il existe à ce jour trois types fondamentaux de contrat social, nommés selon leurs théoriciens respectifs :

Il faut en effet distinguer différents types de contrat selon la finalité attribuée à l'État qui l'institue. La finalité diffère d'un auteur à l'autre :

  • alors qu'il s'agit de préserver la vie de chacun chez Hobbes, Locke considère que le but de l'État est de sauvegarder la liberté individuelle et la propriété privée, tandis que le contrat social chez Rousseau est appelé à rendre le peuple souverain et ainsi à garantir l'intérêt général. Là où le contrat hobbesien va chercher la sûreté, le contrat lockéen se concentre sur la sauvegarde de la propriété, alors que le contrat rousseauiste tend à l'égalité des citoyens.

Le contrat social selon Hobbesmodifier | modifier le code

Thomas Hobbes

La conception hobbesienne du contrat social, présentée dans le Léviathan (1651), s’inscrit dans une logique sécuritaire. L’état de nature est défini comme une « guerre de tous contre tous », où « l'Homme est un loup pour l'Homme » et dans laquelle chacun, guidé par son instinct de conservation, cherche à préserver sa vie. Le contrat social intervient donc pour assurer la sécurité, c’est-à-dire au fond la vie de chacun, en aliénant les libertés individuelles des uns sur les autres. L’État est donc là pour rompre avec l’état de nature en restreignant les droits de chacun. Hobbes prévoit toutefois un droit de résistance aux abus de l’État, lorsque ce dernier met en péril la vie de ses sujets. La vie peut être invoquée comme principe supérieur à la valeur du contrat, car c’est pour sa sauvegarde que l’État a été instauré.

Le contrat social selon Lockemodifier | modifier le code

John Locke

Locke formule sa théorie du contrat social dans le Second Traité du gouvernement civil (1690), d’après une logique libérale. L’état de nature est caractérisé selon lui par les droits naturels que sont la liberté individuelle et la propriété privée, chacun voulant préserver sa liberté et ses biens. Le contrat social intervient pour garantir ces droits naturels, pour assurer leur sauvegarde. L’État est donc instauré pour garantir l’état de nature (caractérisé par la jouissance par tous de leurs droits naturels) en lui donnant une sanction légale. Locke prévoit un droit de résistance aux abus de l’État, lorsqu’il met en péril la liberté et la propriété qu’il doit sauvegarder. Comme la vie chez Hobbes, la liberté et la propriété peuvent ici être invoquées contre l’État, car le contrat social vise justement à les sauvegarder. On retrouve chez Locke l'abandon de la volonté de tous à un certain nombre d'instances chargées d'organiser la vie publique : l'exécutif (qui comprend également le pouvoir judiciaire), le législatif et le fédératif (qui correspondrait aujourd'hui aux affaires extérieures). Le contrat lockéen est établi pour diminuer les conflits, et non pour établir la paix comme dans le contrat social de Hobbes.

Le contrat social chez Rousseaumodifier | modifier le code

Jean-Jacques Rousseau

La conception que Rousseau se fait de l'état de nature est complexe : l’homme est naturellement bon mais rapidement la société le corrompt, jusqu'à ce que chacun agisse bientôt égoïstement en vue de son intérêt privé. Le contrat social, tel qu'il est théorisé dans Du Contrat social (1762), a pour but de rendre le peuple souverain, et de l’engager à abandonner son intérêt personnel pour suivre l’intérêt général. L’État est donc créé pour rompre avec l’état de nature, en chargeant la communauté des humains de son propre bien-être. Le contrat social rousseauiste est davantage proche du contrat hobbesien en ce qu’il vise lui aussi à rompre avec l’état de nature (le contrat lockéen visant, lui, à le garantir par un cadre légal). Mais, à la différence de Hobbes comme de Locke, le contrat social rousseauiste ne charge pas un tiers de la sauvegarde de la vie ou de la liberté et de la propriété de chacun, mais charge les citoyens eux-mêmes de cette sauvegarde par le principe de la volonté générale. Le contrat rousseauiste est un pacte d’essence démocrate, dans lequel le contrat social n’institue pas un quelconque monarque, mais investit le peuple de sa propre souveraineté.

Tableau récapitulatif des trois principales théories du contrat socialmodifier | modifier le code

Tableau comparatif des théories du contrat social
Conception de
l’état de nature
Logique dans laquelle
s’inscrit le pacte
Valeurs que doit préserver
le pacte et qui peuvent être
légitimement invoquées pour
résister à l’État
selon Hobbes
(Léviathan)
guerre de tous
contre tous
sécuritaire
(rompre avec l'état de nature)
la sécurité, la vie,
de chacun.
selon Locke
(Second Traité du
gouvernement civil
)
chacun jouit de
droits naturels
(liberté et propriété privée)
libérale
(garantir l'état de nature)
la liberté et la
propriété privée
selon Rousseau
(Du contrat social)
chacun agit selon
son intérêt particulier
sécuritaire et démocrate
(rompre avec l'état de nature : faire
du peuple son propre souverain pour
orienter l'action vers l’intérêt général)
l’intérêt général

Critiquesmodifier | modifier le code

L'Église catholique critique le caractère absolu du droit de propriété qui découle de certaines interprétations du contrat social selon John Locke, pour deux raisons : d'une part, la propriété ne peut s'appuyer uniquement sur le travail ; d'autre part, la propriété est subordonnée au principe de destination universelle des biens selon lequel les biens possédés par les hommes contiennent des ressources matérielles que les hommes n’ont pas créées, mais qui ont été créées par Dieu pour l’usage commun selon le besoin de chacun2.

Quelques auteurs, particulièrement sensibles au modèle d'autarcie et d'unité nationales de Jean-Jacques Rousseau, ont établi une relation entre ses idées et le totalitarisme contemporain. C'est le cas de l'universitaire américain Lester G. Crocker3. Selon Jan Marejko, le totalitarisme est le « résultat positif » de la philosophie ou de la religion de Jean-Jacques Rousseau, ce qui ne signifie pas que l'on trouve dans les écrits de Rousseau une intention délibérée d'élaborer un système totalitaire4. L'historien israélien Jacob L. Talmon voit également dans la théorie de la volonté générale de Rousseau l'origine de ce qu'il appelle la « démocratie totalitaire »5.

Notes et référencesmodifier | modifier le code

  1. Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, IV, 3-4.
  2. CERAS - Doctrine sociale de l'Église catholique - Propriété
  3. (en) Lester G. Crocker, « Recent interpretations of the French Enlightenment », Cahiers ďhistoire mondiale, vol. 8, no 3,‎ 1964. Présentation en ligne.
  4. Jan Marejko, Jean-Jacques Rousseau et la dérive totalitaire, L'Âge d'Homme, 1984, p. 19
  5. Jacob L. Talmon, Les origines de la démocratie totalitaire, p. 17

Voir aussimodifier | modifier le code

Bibliographiemodifier | modifier le code

  • Jean Terrel, Les théories du pacte social : droit naturel, souveraineté et contrat de Bodin à Rousseau, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 2001.

Articles connexesmodifier | modifier le code

Liens externesmodifier | modifier le code








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